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La loi de 2016 face aux résistances du système prostitutionnel

En adoptant la loi du 13 avril 2016, la France a fait un choix politique fort : celui de ne plus considérer les personnes en situation de prostitution comme des délinquantes, mais comme des victimes de violences et d’exploitation. En abrogeant le délit de racolage instauré en 2003, elle a opéré un véritable changement de paradigme et déplacé le regard sur les premiers responsables du système prostitutionnel : les clients. À l’instar de pays comme la Suède, la France a ainsi affirmé une position politique claire et symbolique dans la lutte contre l’exploitation sexuelle et a répondu au paradoxe, pourtant encore persistant dans les discours, de prétendre lutter contre la marchandisation du corps tout en tolérant l’achat d’actes sexuels.


Et qu’en est-il des mineur.e.s ? Les observations font, en effet, état d’une augmentation constante du nombre de victimes (une croissance de 140 % entre 2016 et 2024) et le sujet est devenu, en quelques années, un axe prioritaire de la stratégie nationale. Certes, depuis 2002 la loi interdisait déjà aux enfants de se livrer à la prostitution, mais le texte de 2016 met en avant un aspect primordial, à savoir ne plus légitimer l’achat d’actes sexuels d’une personne le jour de ses 18 ans. Autrement dit, il n’existe pas de point de bascule entre l’enfance vulnérable et l’âge adulte, supposément consentant, et est reconnu depuis dix ans le continuum de violences et le parcours des victimes, dont la descente aux enfers commence souvent bien avant la majorité. Car oui, le rajeunissement des personnes victimes de prostitution ne cesse de s’accentuer, comme nous le constatons chaque jour à l’ACPE, où l’âge moyen d’accompagnement se situe autour de 15 ans et les premières prises en charge commencent parfois dès 10 ans. Ces chiffres viennent nous rappeler la réalité brutale d’une violence systémique et enracinée dès le plus jeune âge.


Car pourtant, même si la loi de 2016 marque, en théorie, la fin d’un modèle ancestral de domination, les résultats restent limités. Non pas parce qu’elle serait inutile, mais parce qu’aucune loi, aussi révolutionnaire soit-elle, ne transforme à elle seule les représentations, les pratiques et les rapports de pouvoir. Certes, une grande majorité des Français considèrent aujourd’hui que la loi de 2016 est une bonne chose, comme le montre une étude récente d’Ipsos, mais les disparités restent très marquées, notamment chez les jeunes hommes, plus réticents à considérer la prostitution comme une violence. À l’ère de #MeToo, le backlash n’a jamais semblé aussi virulent, menant la parole publique à un paroxysme de divergences, avec en réponse à un mouvement de libéralisation de la parole et de déconstruction des représentations, une violence acharnée, toujours plus crue et choquante, qui éclate au grand jour et s’assume comme on le voit dans certaines sphères masculinistes. Alors que les chiffres présentés dans les rapports officiels font mention de 40 000 personnes prostituées, dont un tiers seraient des mineur.e.s, la réalité est largement sous-estimée. L’ACPE considère qu’il y aurait, en effet, au moins 20 000 mineur.e.s victimes d’exploitation chaque année en France. En retour, l’institution judiciaire reste très en deçà des réponses qu’elle devrait apporter, le recensement du nombre de condamnations faisant pâle figure puisqu’à peine quelques centaines de peines sont prononcées par an pour recours à la prostitution… alors que les dossiers de proxénétisme relatent, affaire après affaire, l’existence de milliers de clients en lien avec les réseaux. Le changement de paradigme et le renforcement de la lutte contre le système prostitutionnel n’ont pas permis d’endiguer une demande massive, structurée et banalisée.


Encore plus préoccupante est l’asymétrie des peines encourues entre faits sur personne majeure ou mineure. Le recours à la prostitution d’un enfant est d’office délictuel, voire passible de réclusion criminelle, alors qu’avec un.e adulte, il est seulement question d’une contravention de cinquième classe, au même titre qu’un dépôt d’ordures en pleine nature. Inutile de dire que les échanges dans les tribunaux, lors des rares mises en accusation de clients, tournent rapidement autour de la présumée majorité des victimes. « Je ne savais pas qu’elle avait quinze ans », « elle faisait plus que son âge », ou encore « ce n’est pas ma faute, je pensais qu’elle était majeure », bredouillent-ils, cherchant à se justifier, en oubliant vraisemblablement de s’interroger sur la violence intrinsèque de l’achat sexuel, quel que soit l’âge de la victime. Le vice perdure dans le mensonge des clients et résonne en salle d’audience, où l’absence des victimes, toujours attendues, laisse place à un déni assumé et à une violence insouciante.


D’autant que le monde a changé. Si le numérique jouait déjà un rôle prépondérant en 2016, il est aujourd’hui indissociable du phénomène de l’exploitation sexuelle, notamment chez les mineur.e.s, pour lesquel.le.s il n’a jamais été question d’une prostitution de rue. La sphère digitale expose les victimes, amplifie les risques, agit comme un vecteur en direction des agresseurs, qui s’approprient les contenus intimes comme une arme, exerçant leur emprise par la diffusion d’images, le chantage et le cyberharcèlement. Trop peu régulée et encadrée, l’utilisation des réseaux sociaux et des plateformes porte une responsabilité indéniable dans la mise en relation avec les clients et le passage à l’acte, alors que de nouvelles formes de violences virtuelles voient le jour et que les réseaux de proxénétisme s’organisent en ligne, sans que soit aujourd’hui mentionnée dans la loi une « prostitution 2.0 ». En outre, la prostitution des plus jeunes ne se réduit pas à une seule mécanique ou à un seul facteur. C’est un phénomène terriblement complexe, polymorphe et évolutif, où chaque situation résulte d’un enchevêtrement de fragilités affectives, familiales et sociales jalonnant l’adolescence, et dont les ramifications mettent à l’épreuve la prise en charge des victimes.


Alors oui, le cadre abolitionniste demeure indispensable, parce qu’il refuse de légitimer l’achat sexuel et de cautionner un système de domination patriarcale, car rappelons-le 99 % des clients sont des hommes. Mais il manque aujourd’hui une prise de conscience collective à la hauteur des violences subies. Tant que l’achat d’actes sexuels continuera de passer sous silence, l’impunité des agresseurs ne fera que perdurer. Il est temps, en effet, de tirer le bilan et d’aller plus loin.


¹ Observatoire national des violences faites aux femmes (avril 2025). Lettre n°24 de l'Observatoire national des violences faites aux femmes

² Tétaz, A. (27 novembre 2025). Prostitution : que pensent vraiment les Français en 2025 ? Ipsos.


2 commentaires


The statistics about minors are especially alarming—if the average age of intervention is around 15, that suggests prevention efforts are still lagging far behind the reality on the ground, Tunnel Rush. What stands out most is the disconnect between the legal framework and its enforcement: if demand remains high and convictions are rare, then the intended “paradigm shift” hasn’t fully translated into practice. The role of digital platforms also feels like a major gap—laws designed before the explosion of online exploitation may now be outdated.

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